Rédemption dans une ruelle

Du sang recouvrait mes mains. Je voulais m'enlever cette envie de dormir en m'essuyant les yeux, mais j'avais déjà commencé la journée couverte de sang. Alors que j'écoutais le voleur s'étouffer dans son propre sang, je vérifiai son épaule : il avait la même marque que les autres. À priori, je me suis faite des ennemis. J'essuyai mes mains sur ses habits en lambeaux, et je me recoiffai les cheveux avant de les attacher en une queue de cheval. Il n'y avait aucun intérêt à salir ma robe qui était elle aussi en lambeaux : j'aurais dû l'assommer avec mon sceptre plutôt que de pointer son propre couteau sur lui. Il y aurait eu beaucoup moins de sang. Je doutais pouvoir refourguer sa lame rouillée à un prix plus élevé que celui d'un tubercule de pomme de terre. Je ne pouvais pas vendre les vêtements de cet imbécile non plus. Encore une lugubre journée dans la Cité des Roues.

Je m'appelle Kestrel. J'étais un soldat, avant. Je suis une Mystique de base, ce qui veut dire que je peux vous remettre sur pieds tout comme je peux invoquer une créature pour vous déchirer. Cela dépend de mon humeur. J'ai travaillé avec un escadron de soldats pendant une longue période. J'ai servi Arun en long et en large. Vous vous souvenez quand les fermes recouvraient les Collines Célestes ? Peu d'entre elles existent encore. Vous vous souvenez lorsque vous pouviez marcher à travers le sentier des Bois de l'Oubli sans vous demander quand est-ce que les Devas allaient vous tendre une embuscade ? Je ne m'en souviens pas non plus, mais cette histoire me paraît plaisante.

Nous étions chargés de patrouiller à Poporia lorsqu'une poignée de mercenaires de la Compagnie des Traqueurs nous a tendu une embuscade. Nous avions combattu et nous nous étions plutôt bien débrouillés au début, mais ces habiles petits scélérats nous ont écrasé. Je me souviens encore des cris perçants que lâchait Teline lorsqu'elle s'est faite couper en deux. Ces mêmes cris avaient percé mon âme, au point de m'enfuir.

Il s'avéra que l'armée n'était pas d'accord avec ce genre de comportement. Ils m'ont gentiment exclue du service et m'ont inculpée d'un parchemin entier de crimes. Ils m'ont même envoyée dans une espèce de prison, mais le vaisseau volant s'est écrasé avant d'y arriver. Je m'en suis tirée sans jamais regarder en arrière. Ce n'est pas comme si j'avais mon nom au-dessus de la tête ! Je pensais pouvoir tout recommencer. Je pensais que je pouvais me débrouiller pour trouver de quoi manger. Je suis bonne pour soigner, sacrément bonne pour tuer des gens et je suis, en général, capable de ramener quelqu'un à la vie. Mais cela n'a pas fonctionné comme je le pensais. Les rumeurs circulent vite dans le milieu militaire et mercenaire et j'étais aussi bien bienvenue qu'un gigolo Castanic à un mariage.

J'espérais qu'aujourd'hui allait être mon dernier jour à manger du vent et à boire des vœux. Cela faisait dix jours que je voyais ces bandits. Ils se faisaient appeler les Griffes. Ils sont organisés, je ne peux dire le contraire. Deux se tenaient pour faire le guet, deux autres détournaient l'attention et ceux qui restaient faisaient le travail. Deux voleurs à la tire continuaient leur vie sur les grandes places, un homme de main et deux brutes vidaient les marchands de la Ruelle Commerciale et le chef regardait tout cela se dérouler. Je ne sais pas comment est-ce que l'armée Valkyon a raté ce groupe, mais je m'apprêtai à le détruire.

Je ressentais de la haine envers ceux qui ont essayé de me tuer pendant mon sommeil.

***

Les places grouillaient de monde et les ruelles étaient bourrées de vendeurs, marchands et divers scélérats, petits et grands. Les foules sont idéales pour ce genre d'activité. Je n'ai pas le pouvoir de me rendre invisible, alors j'ai dû me fondre dans la masse. Ce n'était pas difficile. J'étais moi-même mal habillée et c'était le cas de la plupart des gens. C'est autant un tour de passe-passe qu'une prouesse physique. Je me rapprochais de tous et pensais intensément. Le fait de penser très négativement aidait également : j'ai appris que si je gardais un visage colérique et que si je regardais les gens avec mépris, je pouvais éloigner mon entourage lorsque j'en avais besoin et personne ne me harcelait pour acheter de la chèvre presque fraîche. Cependant, cela ne servait qu'à ça : j'avais quand même besoin d'aide pour aller plus loin que les postes d'observation.


***

-Tu veux que je rende le Berserker fou ? Je peux le faire. Qu'est ce j'y gagne ? dit le Popori furet alors que ses yeux brillèrent de malice au moment de ma proposition.

-... Le chaleureux sentiment d'avoir aidé quelqu'un qui en avait besoin ?

-Un ami de Nooran est en prison. Un malentendu complet. Nooran pensait pas que les Amans étaient si sensibles lorsqu'on les appelait géants. Mystique invoquer ami de Nooran hors de prison, Nooran aidera Mystique. C'est le marché. Nooran fini de parler. Oui ou non ?

Je me baissai pour arriver nez à nez avec Nooran :

-Si tu disparais sans m'avoir aidé, je te trouverai et j'invoquerai un démon qui te dévorera lentement. Ensuite je te ramènerai à la vie et je recommencerai. Je continuerai jusqu'à ce que je ne trouve plus cela... drôle.

-Pas de problème. Nooran tiendra parole tant que humaine tenir la sienne, dit Nooran en hochant très rapidement la tête après avoir ravalé sa salive.

-Comment s'appelle ton ami ? Décris-le pour moi. J'ai besoin d'une image mentale pour l'invoquer.

Nooran lança toute une série d'adjectifs et de métaphores, dont une grande partie qui ne me servait à rien. J'ai finalement réussi à lui faire préciser le tout jusqu'à l'image d'un Popori lapin hyperactif du nom de Girip. J'ouvris mon esprit et me concentra sur le sort. Et sans aucun souci, Girip apparut. Apparemment, Girip était en train de se disputer à haute voix avec quelqu'un dans la prison, alors qu'il commençait à cataloguer en détail tous les défauts d'un Aman.

Je regardais fixement Nooran qui me sourit, puis poussa Girip vers l'un des postes d'observation.

-Dis-lui pourquoi tu n'aimes pas les Amans !

Il me fit un clin d'oeil et s'en alla aussitôt :

-Bonne chance, Mystique !

En quelques instants, des glapissements, des fous rires et d'autres rires bestiaux se faisaient entendre à travers la grande place alors que je me faufilai derrière les postes d'observation. Leurs hommes de réserve allaient sûrement essayer de trouver l'origine du vacarme, mais les Poporis sont plutôt petits et doués pour semer la pagaille, cela leur prendrait donc du temps. Les voleurs profiteraient certainement du vacarme pour dérober encore plus de bourses. C'était le moment d'agir. Je me glissai derrière le premier voleur : un humain avec une moustache en croc, la plus moche que je n'ai jamais vu. Sa lame dissimulée sortit et coupa le cordon d'une bourse alors que je le frappai d'un coup derrière l'oreille avec mon sceptre. Il grogna puis s'étala à terre comme un sac de tubercules.

Un Aman apparut devant moi et bloquait toute lumière. Je lui lançai un regard. Ses yeux se rétrécirent et il sortit ses griffes.

-Cet homme est un voleur. Vous voyez ? Je ne vole pas les bourses. Asseyez-vous donc sur lui le temps que les gardes arrivent, lui dis-je rapidement avec un sourire.

L'Aman lança un rire et fit exactement comme je lui ai demandé. Le voleur gémit alors que la masse de l'Aman s'écrasait sur lui.

Le deuxième voleur, quant à lui, me vit arriver. J'ai pu entrevoir sa dague juste avant qu'il ne se précipite sur moi. Je glapis et fis un pas sur le côté. La foule m'empêchait de combattre avec mes sorts, car les meilleurs d'entre eux touchaient plusieurs personnes, mais j'avais quand même plus d'un tour dans mon sac.

Je me suis téléporté derrière lui et j'ai filé avant qu'il ne voit où je suis allée. Je le maudis trois fois, et alors que je souris satisfaite du fait que sa peau se changea en un vert à rendre malade, je l'ai martelé de deux éclairs magiques. Le voleur se retrouva sur ses genoux, tremblant, et la foule paniqua. Je courus vers le cadavre, attacha chaque main à son pied opposé pour ensuite ressusciter le mécréant. Il allait survivre jusqu'à ce que les soldats arrivent, mais il n'allait sûrement pas s'échapper.

Je devais agir vite ou alors, j'étais celle qui allait se faire arrêter. Les citoyens se ruèrent vers la Place de Triomphe et je me précipitai pour les suivre. Si je pouvais me fondre dans la foule de nouveau, je pourrais facilement m'en détacher pour m'infiltrer dans les ruelles afin d'attraper l'homme de main.

Alors que je faisais le tour du coin, mon estomac s'écroula soudainement. L'homme de main, un Castanic ricaneur, et ses deux brutes de sous-fifre m'attendaient les armes dégainées. Plusieurs Poporis et quelques Amans se sont rassemblés dans un coin, probablement les marchands. L'homme de main n'était pas intéressé par ces échanges : ses lames jumelles brillaient pendant qu'ils les faisaient tourner pour faire étalage de sa force, puis se dirigea vers ma gorge en attaquant. Les sous-fifres enlevèrent les protections de leur arme : une épée à deux mains et une grande hache.

-Seul un imbécile se mêle des affaires des Griffes, dit le Castanic en montrant les dents.

Le Guerrier était tout d'abord au-dessus de moi, mais je me suis téléporté derrière lui et je les ai tous maudits. Le Berserker pivota et écrasa sa hache entre mes pieds, mais rata, louée soit Velik. Je fis appel à mon Vengeur et le laissai s'occuper du Berserker pendant que je m'occupais du Pourfendeur et du Guerrier. À un contre un, cela allait être un combat difficile. À trois contre un, cela n'allait pas être un combat, mais plutôt un meurtre : le mien, pour être précise.

D'un sort titanesque, l'explosion souffla le Guerrier et le Pourfendeur et j'eus une lueur d'espoir lorsque le Guerrier se retrouva au sol. Le Pourfendeur balança sa lourde lame circulairement, mouvement que j'esquivai d'un bond. Mes yeux brillèrent pendant que je drainais la vitalité des Griffes. Des ailes de chauve-souris d'un rouge sanguinaire apparurent en plein vol, et chacun de leur battement me rapportait plus de leur énergie vitale, qui était ensuite transformée en mana pour moi.

Le Berserker ignora mon Vengeur un instant et me surprit dans un moment d'inattention. J'ai pu esquivé une grande partie de son attaque, mais ma jambe saignait et je me retrouvais à des mètres de là où j'étais. La douleur était incroyable et ma vue s'estompait pendant un moment.

J'entendais les rugissements et les cris, mais cela m'a pris du temps avant de pouvoir me concentrer. Mon Vengeur continuait d'enchaîner le Berserker pendant que les marchands prenaient le dessus sur le Pourfendeur et le Guerrier. Je n'en croyais pas mes yeux. Cependant, le Berserker attira mon attention et d'un cri à glacer le sang, il balança sa hache vers ma tête. Je fis une roulade et sentis quelque chose d'aiguisé au dessus de ma tête, puis je me remis sur pieds et vis la plupart de mes cheveux, coupés, sur le pavé, comme de la paille.

Il n'a pas eu l'occasion de répondre. Une pulsation arcanique le frappa par derrière et il mourut en criant. Derrière lui, quelqu'un arrivait à grands pas. C'était le chef.

-Tu as causé bien des ennuis.

Je pâlis et releva mon sceptre pour attaquer, mais il leva une main et s'arrêta de bouger. Il tourna la tête vers le côté pour voir la dernière punition infligée au Castanic et ses brutes, tout en hochant la tête, satisfait.

-J'ai essayé de faire partir les Griffes en dehors de la ville ces deux dernières semaines. J'ai tout essayé : pots de vin, contraintes... j'ai même essayé de leur demander gentiment, dit-il avec un sourire.

Je n'en revenais pas. Ma jambe me faisait terriblement mal, j'ai donc jeté une orbe dessus pour la guérir. La poussée de magie envahit mon muscle et je laissai, quant à moi, pousser un soupir, soulagée.

-Vous n'êtes pas avec eux ? lui demandai-je enfin.

-Je les piste depuis toujours, et je les vois de temps à autres. Je comprends bien pourquoi vous êtes confuse, dit-il avec dans sa main une broche ayant pour symbole une main bleue sur un champ noir. Je m'appelle Lyall.

-Je m'appelle Kestrel, lui répondis-je, nerveuse mais curieuse d'entendre ce qu'il avait à dire. C'est quoi, cette broche ?

-Un symbole. La loi n'aide pas toujours le peuple comme il le faut. La garnison de Velika est cruellement en manque d'effectifs. La pauvreté force les gens à rentrer dans la ville où des voyous comme les Griffes les attendent, tels des prédateurs, dit Lyall en glissant la broche dans une poche. Nous faisons quelque chose contre cela.

-Nous ? repris-je.

-Les Mains de Velika, répliqua Lyall alors qu'il secoua brusquement sa tête en arrière. Parlons de ça ailleurs. L'Amani et les Poporis s'occuperont des gardes. Vous n'aurez rien à voir là dedans.

Je l'ai suivi, d'une curiosité intense. J'ai pu voir Lyall plusieurs fois avec les Griffes. Je n'ai pas pensé une seule fois qu'il pouvait être autre chose qu'un complice. Cependant, je pouvais toujours réinvoquer mon Vengeur pour le transformer en pâté pour chien s'il préparait un sale coup.

-Nous travaillons en dehors du cadre de la loi, expliqua Lyall, mais nous la supportons. La déesse Velik ordonna que paix soit établie pour les habitants de cette ville, mais cela n'a pas empêché des gangs tels que les Griffes d'exploiter les innocents. Cela ne les a pas empêché de persécuter le peuple et de commettre nombre de délits..

-Ou le meurtre occasionnel, dis-je en hochant la tête.

-Les Gardes de la Crête du Faucon sont à Shara. Les soldats restants sont peu nombreux et éparpillés un peu partout. Nous comblons ces vides.

Lyall prit une pause et me regarda de haut en bas :

-Vous seriez d'une grande aide.

De la chaleur vint à mes joues. Je me détestais pour le frisson d'espoir et l'étreinte de honte que je ressentais. Je me demandais jusqu'où Lyall pouvait voir en moi :

-Vous ne me connaissez pas.

-J'ai pu voir ce que vous pouvez faire, répliqua Lyall en haussant les épaules. Vous savez vous battre, vous savez réfléchir et vous savez agir. C'est le profil idéal pour les Mains.

Je voulais dire «oui». Je voulais accepter son offre et sentir que j'avais encore ma place quelque part ! Mais d'un autre côté, j'avais peur. Est-ce que mon courage tiendra ? Est-ce que Lyall pourra compter sur moi ?

-J'ai été honteusement exclue de l'armée. Je suis une bannie. Je ne suis pas celle que vous croyez, lui dis-je, les larmes aux yeux tandis que je levai la tête pour regarder les nuages, dans l'espoir de pouvoir retenir les larmes.

La main tendue de Lyall toucha la mienne. Je jetai un regard et vis la broche à nouveau, qui n'attendait qu'à ce que je la prenne.

-Qui voulez-vous être ? me dit Lyall, main tendue.

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