La naissance d'un lancier

(Extrait de Vivre sa vie avec une lance, par Aelius)

Les gens me demandent souvent pourquoi j'ai choisi de me faire une réputation avec une lance. Je pense que je pouvais faire de mes premiers entraînements, mon dévouement, mon rêve d'être distingué par mes supérieurs, une fable. Mais cela n'a jamais été la carrière que je visais. La carrière que je visais était plus « paresseuse ». Mes parents, eux, étaient prêts à me faire entrer chez les prêtres. J'admire comme tout le monde les beaux costumes, les robes, mais quel Castanic ayant un brin de respect pour lui-même deviendrait prêtre ?

Cet argument ne valait rien pour ma mère, qui venait d'une minorité castanic, qui voyait Kaia comme de la nourriture spirituelle, mais je doute que Kaia y prête la moindre attention, vu qu'elle a ses mains divines déjà remplies par les Amans. Mon père, dans l'intérêt de la paix et de l'harmonie, préfère être d'accord avec ma mère. Donc, à mon 20e anniversaire, après avoir réussi à éviter une éducation supérieure et un boulot, j'avais le choix entre participer à un séminaire dans les terres glacées de Kaiator et visiter le bureau de recrutement de la Fédération, si je ne voulais pas ramasser mes affaires devant chez eux. Les argons nous envahissaient encore, mais c'était au Nord de Shara, à l'autre bout du monde. A Castanica, tout était vraiment paisible. Ce sera donc une carrière militaire.

Et le sort me propulsa vers la lance, ou plutôt, le sort me propulsa vers le Décurion Harkin. Littéralement. Je suis allé jusqu'à mettre tout mon poids sur la lourde porte du centre de recrutement, et en même temps, elle a été ouverte de l'intérieur, et j'ai atterri contre le torse métallique d'un humain mastoc, dont les yeux glacés étaient deux pieds au-dessus de ma tête. Je suis tombé sur les fesses, à ses pieds.

  

« Je vais prendre celui là, j'en tiens le pari » fit retentir Harkin de sa voix, en direction d'un officier assit, tout en me remettant sur mes pieds en me tenant par les cornes. « Je vous le prouverai, donnez moi n'importe quoi et j'en ferai un lancier !»

Il avait déjà perdu ce pari presque une centaine de fois, mais au moins, l'argent changeait de main.

Ma première lance était un morceau de bois fragmenté qui n'aurait même pas été bon comme  bûche à brûler avant la première invasion argon, et mon premier bouclier était fait d'un cuir de vache craquelé et étiré sur un cadre tordu, enroulé autour de mon bras gauche avec deux lanières de cuir léger. Echardes et ampoules furent mes plus fidèles compagnes durant mes deux premières semaines d'entraînement. Et là où elles étaient, ça faisait presque du bien, parce qu'essayer de tenir une arme plus grande que vous de deux mètres, tout en visant une tête -ou une autr-e d'un cromos en charge (et inévitablement en oubliant de lever mon bouclier pour parer une contre attaque) signifiait que j'étais en permanence meurtri, mordu, et frappé jusqu'à la moelle, et je ressentais tout ça en m'effondrant sur mon lit chaque soir. La formation de prêtre commençait à devenir vraiment attirante.

« Frappe, frappe, frappe, repos ! Frappe, frappe, frappe, repos ! » criait Harkin sans cesse, comme un instructeur de danse maniaque. « Brandis ton bouclier et mets toi en garde, tas de viande castanic ! Et un peu de nerf dans tes mouvements, c'est pas comme ça que tu le chatouillera à mort ! ». La sagesse conventionnelle du lancier faisait que quand je reconnaissais les mouvements qui prédisaient la prochaine attaque de mon adversaire, je pouvais me mettre en garde et lever mon bouclier dans la posture qu'Harkin nommait « Garde rapide », et mon bouclier absorberait l'impact. Bien sûr, il fallait lever le bouclier avant que l'impact ne tombe, et ça, c'était bien souvent ce que je ne faisais pas. Avec le temps, ça arrivait à Harkin de rentrer dans le combat pour descendre le monstre en question avant qu'il ne me finisse.

 

N'importe quel homme sain d'esprit m'aurait pris pour une cause perdue, mais Harkin persévéra dans l'idée fixe de charger des ghilliedhus. « J'ai dit que je ferai de toi un lancier, et ne laisserai personne me traiter de menteur. » dit-il un mois après notre première rencontre, lorsqu'il me donna mes premiers bouclier et lance. Je me sentais fier.

Maintenant que j'avais de l'équipement qui ne me punissait pas à chaque utilisation, Harkin passa de « Frappe, frappe, frappe, repos ! » à quelque chose de plus sophistiqué. J'ai appris à assommer des ennemis en frappant de mon bouclier, et effectuer des pointes, des poussées, et des charges avec plus de puissance. J'ai appris à provoquer mes adversaires et les faire m'attaquer plutôt que mes faibles camarades. Et un jour j'ai réalisé que j'étais devenu un lancier sans le savoir.

Peu de temps après, les argons ont lancé une offensive de taille au nord de Shara, et Harkin et moi avons été appelés au front avec le reste des Lanciers de la Vallée de l'Ascencion et des dizaines d'autres unités Valkyon locales. Avais-je peur ? Souhaitais-je que ma mère arrive et me ramène à la maison ? Est-ce que je tremblais dans mes bottes de la Fédération comme le reste de ces couards ? Vous pourriez parier là dessus facilement. Nous n'avons même pas eu le luxe de faire deux marches prolongées ponctuées par un voyage en mer pour garder nos réserves de courage. La Fédération opta pour de la téléportation longue distance en direction de la périphérie glacée de Kaiator (Apparemment, le sort voulu que j'aille à Kaiator d'une manière ou d'une autre). Maintenant, il n'y avait plus que la marche forcée vers Val Tirkai entre nous et un ennemi dont nous ne pouvions qu'imaginer la force, et la vue du large dos d'Harkin était la seule chose qui permettait de continuer à mettre un pied devant l'autre.

 

Mon premier regard vers les argons me glaça le sang et me retourna l'estomac. Si je ne voyais jamais à nouveau quelque chose d'aussi terrifiant, je pourrais mourir heureux. Ma seule consolation était que ça avait l'air d'avoir le même effet sur tout le monde, même Harkin, qui était meilleur pour le cacher. Et il était sans égal pour transformer sa peur en véritable rage contre l'ennemi. Nous avons appris ça de lui. Enfin, ceux qui survécurent jusqu'à la marche retour de Val Tirkai une fois la bataille finie.

Les argons venaient par milliers, et nous les tuions, et ils en envoyaient d'autres. Et quand nous nous engourdissions à force de tuer des argons, ils envoyaient leurs servants fous, qui étaient autrefois des hommes, des femmes, et des enfants de races dominées par les forces argons. Ils étaient plus durs à tuer, et c'était bien ce sur quoi les argons comptaient. J'ai entendu dire que les argons ne réfléchissaient pas, mais avaient seulement un esprit qui pense, haït, et exulte dans la terreur et le chagrin de ses ennemis. Seul un esprit aussi monstrueux pouvait élaborer un tel plan.

La guerre devint un art de vivre, nous étions éprouvés sous le feu argon et la glace de Kaiator. Lorsque quelques argons tentaculaires m'ont offert un ticket retour pour Castanica avec une entaille que les urgentistes du front ne pouvaient pas soigner, j'ai reçu une promotion de bataille et suis passé centurion, et plus tard j'ai reçu une autre promotion qui faisait que je surpassais désormais Harkin, mais jusqu'au jour où il se fit trancher en deux par un argon au Val Kaeli, il ne me fit jamais oublier que lorsque j'ai déboulé par cette porte de recrutement, je n'étais qu'un tas de viande castanic, et que c'est lui qui fit de moi un lancier.

La mémoire dans la peau

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